Al Sissi, nouvel « homme fort » ?

Le nouvel homme fort (officiellement), le général Al-Sissi (voir l’article « révolution, acte II), aujourd’hui vice premier ministre, avait déjà proféré des menaces dès le mois de janvier 2013 alors que se déroulaient des manifestations commémorant l’anniversaire de la chute de Moubarak : « l’état pourrait s’effondrer….jamais l’armée ne laissera faire ». Il faut dire que ces manifestations commémoratives avaient également mis le départ de Mohamed Morsi à l’ordre du jour. Le binôme Armée-Morsi, alors au beau fixe, c’est tout naturellement que Morsi demandait à son « collègue » Al-Sissi d’imposer état d’urgence et couvre feu dans les régions du canal de Suez, alors foyer de la contestation. Comme au temps de Moubarak, Al-Sissi s’exécutera en envoyant les IIème et IIIème armée contrôler les villes de Port-Saïd, Ismaïliya et Suez.

Une histoire qui vient de loin

La réalité politique égyptienne veut que, contrairement à ce que pensent beaucoup, l’armée détient seule l’essentiel du pouvoir et ce depuis 1952.

De Nasser à Moubarak et de Moubarak à aujourd’hui, c’est toujours le CSFA (conseil supérieur des forces armées) qui a fait et défait ceux qui, chargés d’exécuter la ligne, sont portés à la tête de l’état.

A ce titre, la chute de Moubarak, employé « usé », ne devait être qu’un épisode vite réglé, après, comme d’habitude, un intérim de l’armée qui devait installer Morsi, « opposant » adoubé par Washington. Cette fois, la machine, pourtant bien huilée, a grippé et c’est le peuple qui, s’emparant de la scène politique, est venu bouleverser les plans du CSFA le contraignant à accélérer les adaptations successives. Et pour cause! S’adapter ou mourir, telle était et demeure la seule alternative des forces armées.

Forte de son « indépendance » au sein de la société, de son rôle de pivot du régime et de ses liens étroits avec l’administration américaine, l’armée s’est, au fil du temps, à la fois autonomisée en tant que puissance économique et complètement affranchie du pouvoir exécutif comme du parlement. Véritable état dans l’état, bras armé de la stratégie américaine pour toute la sous-région depuis la signature des accords de paix avec Israël en 1979, l’armée, institution parasitaire, n’en n’est pas moins organiquement liée au régime dont l’effondrement signifierait son propre effondrement.

Ces quelques rappels donnent un éclairage particulier aux déclarations de Al-Sissi (encore lui !) du…14 juillet dernier : « il (Mohamed Morsi) avait perdu toute légitimité, étant donné les gigantesques manifestations organisées contre lui » .  Ejection de Morsi et avertissement qui a le mérite de la clarté, c’est à dire : Ceux qui, portés aux affaires, ne parviendront pas, à l’instar des Moubarak et autre Morsi, à préserver la pérennité du régime seront sacrifiés, virés, éliminés, remplacés autant de fois que nécessaire.

La colère populaire grondait contre la politique de Morsi mais aussi, en arrière plan, contestait une politique directement soutenue par le CSFA, membre du gouvernement et « protecteur » de Morsi. Vu l’ampleur des mobilisations, il était donc urgent, pour ses propres intérêts, que l’armée donne le change et se dissocie au plus vite, et théâtralement, de la politique menée par Morsi. Ce qui fut fait et Morsi, comme son prédécesseur, sacrifié et débarqué. C’est bien , cette fois encore, pour sauver le régime, que l’armée est intervenue.

Indépendance, Washington et FMI 

Les Etats-Unis, peu célèbres pour leur flair en politique extérieure, ont d’abord été surpris puis terrifiés par le déferlement humain du 30 juin. Il faut dire que, dès le début, Morsi était leur champion dans la place. Ils ont donc commencé, la stupidité n’ayant pas de limite, par nier les manifestations, ont continuer à soutenir Mohamed Morsi en clamant sa légitimité avant de se trouver contraints à…soutenir le CSFA ! Perdus dans leurs repères, ils continuèrent ainsi à exiger la libération de Morsi tout en soutenant la « feuille de route » de ceux qui l’avaient déposé avant de se ranger derrière eux. En fait, abandonner Morsi à son sort leur était de toute façon imposé par la constitution américaine elle-même, laquelle stipule qu’il est interdit d’apporter quelque aide que ce soit à un gouvernement issu d’un coup d’état, or les U lSA, on le sait, sont le principal bailleur de fonds du pays.

Précision apportée définitivement par Williams Burns secrétaire d’état, arrivé au Caire en provenance de Washington le dimanche 14 juillet : « Je ne suis pas venu avec des solution américaines, ni pour sermonner quiconque. Nous n’essaierons pas d’imposer notre modèle à l’Egypte ». Le blanc seing était alors officiellement donné aux généraux.

La question centrale, celle qui inquiète tant au Caire que dans les chancelleries occidentales, reste bien celle de la mobilisation populaire pour la satisfaction de ses revendications. Le choc du déferlement du 30 juin n’est pas prêt d’arrêter de hanter les esprits des « décideurs ». FMI vs intérêts des peuples, voilà l’équation qu’ont à affronter, comme leurs homologues européens, africains…les dirigeants égyptiens. « Nous n’imposerons pas notre modèle » affirmait Williams Burns le 14 juillet, voire: Par CSFA interposé et contre vents et marées, le FMI continue de prodiguer ses « conseils » et imposer ses vues : Austérité, austérité, austérité.

Au Caire comme ailleurs, les mêmes causes produisent les mêmes effets et l’austérité la misère. Les manifestants reprochent à leurs dirigeants une politique qui produit la vie chère, la rareté des produits alimentaires, la pénurie de carburant, les coupures d’électricité, délestages pour réaliser des économies; ils leur reprochent aussi la privatisation de leurs entreprises, la destruction de l’école et de l’université, les atteintes à la santé et la précarité frappant la jeunesse….tout un programme résultant directement des exigences du FMI et des bailleurs de fonds.

Nul besoin d’être devin pour comprendre que, même de consensus, pris entre le marteau et l’enclume, le gouvernement Mansour-El Bablaoui sera en grande difficulté, un euphémisme, pour résoudre une situation devenue inextricable au plan économique et hyper-tendue au plan politique avec le refus des frères musulmans d’accepter ce qu’ils considèrent, eux, comme un coup d’état.

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